Explora-Rock 76 Janne Schaffer guitariste suédois
Publié le 19 octobre 2026
Par Sylvain Larouche
Salut à vous tous, je suis de retour cette semaine en vous proposant un voyage dans le paysage de la Suède avec un musicien guitariste qui en vaut vraiment le détour.
Un gigantesque Suédois
Il existe des guitaristes dont le nom demeure indissociable d’un groupe ou d’un courant musical. Et puis il y a ceux dont le parcours traverse plusieurs univers, sans jamais perdre leur propre identité. Janne Schaffer appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Guitariste, compositeur et musicien de studio d’une remarquable polyvalence, il est devenu l’un des musiciens les plus importants de la scène suédoise, tout en participant à certaines des productions internationales les plus marquantes des années 1970 et 1980.

Janne Schaffer fait partie de ces guitaristes que j’ai énormément aimés et écoutés durant ces deux décennies. Son jeu possédait une personnalité immédiatement reconnaissable. Parfois incisif et rock, parfois aérien et mélodique, parfois profondément marqué par le jazz et la fusion. Derrière le musicien de studio qui allait contribuer au succès d’ABBA se trouvait en réalité un guitariste beaucoup plus aventureux.
Jan Schaffer est né le 24 septembre 1945 à Stockholm, en Suède. La musique occupe très tôt une place importante dans son environnement familial. Sa mère enseigne le piano et son père joue du violon. Pourtant, ce n’est pas la musique classique qui déclenche véritablement sa passion.
À douze ans, Schaffer construit sa première guitare acoustique à l’école, sous la direction de son professeur Åke Nilsson. Cette anecdote est révélatrice de son tempérament : avant même de devenir musicien professionnel, il cherche à comprendre l’instrument et à développer sa propre relation avec lui. Comme beaucoup de jeunes Européens de sa génération, il est bouleversé par l’arrivée du rock’n’roll. Elvis Presley constitue l’un des premiers grands déclencheurs, puis viennent les Beatles, les Rolling Stones et toute cette révolution musicale qui transforme la jeunesse des années 1960. Ses goûts s’élargissent rapidement vers le jazz, le blues, le rock progressif et les musiques instrumentales.

Durant les années 1960, il joue dans plusieurs formations, notamment Ted and the Caracas, puis avec les Sleepstones, qui connaissent quelques succès dans les palmarès suédois. Les Sleepstones ont également l’occasion d’ouvrir pour Cliff Richard et Pink Floyd lors de passages de ces artistes en Suède.
En 1970, Schaffer entreprend véritablement sa carrière de musicien de studio. Cette orientation va changer sa vie. À Stockholm, les séances d’enregistrement deviennent son véritable laboratoire. Il doit être capable de passer d’un style à l’autre, de comprendre rapidement les intentions d’un compositeur et de trouver le son approprié. Il expliquera plus tard que cette polyvalence était indispensable ; il fallait connaître la théorie musicale, savoir écouter et être capable d’inventer rapidement.
Son expérience du jazz et ses collaborations avec des musiciens issus de la musique classique ont énormément contribué à cette capacité d’adaptation. Cette période lui permet également de travailler avec une impressionnante variété d’artistes, notamment Ted Gärdestad, Johnny Nash, Art Farmer, Gabor Szabó, Björn J Lindh et plusieurs grands noms de la scène jazz suédoise.
Parmi les épisodes les plus importants de son évolution musicale figure Pop Workshop, projet de jazz-rock formé en Suède au début des années 1970 autour du claviériste Włodek Gulgowski et du saxophoniste polonais Zbigniew Namysłowski.
1970 Photo: Larsåke Thuresson
Le premier album, Vol. 1, paraît en 1973. Schaffer y évolue dans un environnement beaucoup plus expérimental que celui de la pop commerciale. Guitare électrique, Fender Rhodes, saxophone, rythmiques funk et improvisations se rencontrent dans un véritable laboratoire de jazz-rock. La formation comprend également le bassiste Stefan Brolund, le batteur Ola Brunkert et les percussionnistes Ed Thigpen et Ahmadu Jarr. Mais c’est le deuxième album, Song of the Pterodactyl, paru en 1974, qui attire particulièrement l’attention. Cette fois, Schaffer partage la section rythmique avec le bassiste Mads Vinding et surtout avec le légendaire batteur américain Tony Williams, ancien membre du quintette de Miles Davis et figure majeure de l’histoire du jazz moderne.
Pour comprendre l’évolution de Schaffer, cet épisode est essentiel. Celui que le grand public allait connaître comme guitariste d’ABBA était aussi capable de se mesurer à des musiciens de jazz de tout premier plan.
Son parcours réserve une autre rencontre absolument fascinante. En 1971, Schaffer participe avec Johnny Nash à l’enregistrement de la musique du film suédois Vill så gärna tro. Bob Marley, engagé comme compositeur dans le projet, se trouve également en Suède. Schaffer le rencontre à cette occasion. Son propre site biographique confirme explicitement cette rencontre. Marley n’est alors pas encore l’icône internationale que le monde entier connaîtra quelques années plus tard. Cette proximité permet à Schaffer de découvrir le reggae directement auprès de l’un de ses futurs grands ambassadeurs.
1972 – Bob Marley et Johnny Nash
Les archives et témoignages consacrés à cette période rappellent également le rôle de Johnny Nash, qui travaillait étroitement avec Marley et dont le film suédois constitue une étape importante dans cette histoire. Cette rencontre illustre parfaitement la curiosité musicale de Schaffer. Il ne se contente jamais d’un seul langage ; le jazz, le rock, le funk, la pop et maintenant le reggae font tous partie de son univers.
En parallèle, Schaffer se rapproche progressivement de Benny Andersson et Björn Ulvaeus. En 1971, il joue sur le premier album de Ted Gärdestad, Undringar, produit par Andersson et Ulvaeus. L’année suivante, son travail avec ABBA commence véritablement.
Il participera ensuite à de nombreuses séances du groupe durant son âge d’or. Son jeu se retrouve notamment sur Ring Ring, Waterloo, Mamma Mia, SOS, Knowing Me, Knowing You, Bang-A- Boomerang, Voulez-Vous et I Have a Dream, parmi d’autres. Schaffer estime avoir joué sur environ 50 des 98 chansons enregistrées par ABBA durant leur période classique. Son intervention sur Waterloo est particulièrement intéressante. Il explique avoir participé un peu à l’arrangement et avoir utilisé sa Gibson Les Paul de 1959, guitare qu’il possède toujours.
Janne et sa guitare Gibson Les Paul
Il se souvient avoir immédiatement senti que cette chanson avait quelque chose de spécial. Et contrairement à l’image parfois très lisse d’ABBA, certaines premières productions comportaient une véritable énergie rock. Schaffer a notamment cité Deep Purple comme une influence entendue dans certaines parties de guitare des premiers albums.
1973
En 1973, Schaffer lance sa carrière solo avec son premier album éponyme. Puis viennent Janne Schaffer’s Andra LP en 1974 et Katharsis en 1976. Ces œuvres permettent au guitariste de s’affranchir des contraintes de la musique pop et d’explorer pleinement son univers instrumental. Mais l’un des sommets demeure Earmeal, enregistré à Los Angeles et publié en 1978-1979. Schaffer y retrouve notamment Jeff Porcaro à la batterie, Mike Porcaro à la basse, Steve Porcaro aux claviers et Joe Porcaro aux percussions, avec Björn J Lindh et Peter Robinson également présents.
1974

1974
C’est une rencontre exceptionnelle avec la famille qui allait bientôt devenir l’un des piliers de Toto. Schaffer a lui-même raconté que Jeff Porcaro lui avait expliqué que le nom Toto avait notamment été choisi en référence à ABBA et à ses quatre lettres.
Earmeal démontre surtout que Schaffer ne souhaite pas être enfermé dans une catégorie. À la frontière du jazz-rock, du rock instrumental et de la West Coast, l’album présente une guitare à la fois sophistiquée et accessible. Ce qui rend Janne Schaffer particulièrement attachant est précisément cette absence de frontières. Il pouvait travailler avec ABBA, puis participer à une expérience de jazz-rock avec Tony Williams, côtoyer Bob Marley, enregistrer avec des musiciens de jazz comme Art Farmer ou Gabor Szabó, puis retourner en studio pour une production pop.

Son approche n’est jamais fondée uniquement sur la virtuosité. Le son, la mélodie, l’écoute et la capacité d’adaptation semblent toujours passer avant la démonstration technique. Schaffer a d’ailleurs expliqué qu’il cherchait à inventer son propre langage musical dans chaque projet plutôt que de reproduire systématiquement la même formule. Avec le recul, Schaffer mérite beaucoup plus que l’étiquette de « guitariste d’ABBA ». Bien sûr, sa participation aux grands succès du groupe constitue une partie fondamentale de son héritage. Mais son parcours révèle un musicien beaucoup plus vaste ; un guitariste qui a grandi avec Elvis et le rock’n’roll, s’est nourri du jazz, s’est aventuré dans la fusion avec Tony Williams, a côtoyé Bob Marley et a travaillé avec certains des meilleurs musiciens de studio de sa génération.
1978
Pour ceux qui, comme moi, l’ont découvert et beaucoup écouté dans les années 1970 et 1980, sa musique demeure associée à une époque où les frontières entre les genres semblaient beaucoup moins rigides. Il pouvait passer du son raffiné d’une production d’ABBA à une guitare électrique beaucoup plus aventureuse sans jamais donner l’impression de changer de personnalité. C’est peut-être là que réside sa véritable force ; avoir été capable de jouer pour les autres tout en demeurant profondément lui-même.
Derrière les millions de disques vendus par ABBA et derrière les innombrables séances de studio se trouve un guitariste suédois dont la curiosité musicale n’a jamais cessé de grandir.
Et lorsqu’on replace dans une même trajectoire ABBA, Bob Marley, Pop Workshop, Tony Williams, Art Farmer, Gabor Szabó et les frères Porcaro, on comprend enfin toute l’ampleur du parcours de l’ami Janne. Un musicien discret, mais dont la guitare a laissé une empreinte considérable sur la musique suédoise et internationale.
2009
2010
2026
Voilà c’est tout pour mon tour d’horizon sur ce qui est pour moi un grand musicien d’exception merci énormément Mr. Schaffer. À bientôt et merci à vous de me lire assidûment. Bonne semaine à bientôt.
Discographie :
1973 – Janne Schaffer
1974 – Janne Schaffer’s Andra LP
1974 – The Chinese
1976 – Katharsis
1978 – Earmeal
1980 – Presens
1982 – Blå Passager Och Röda Vågor
1985 – Traffic
1987 – Hörselmat med Gävleborgs Symfoniorkester
1988 – Electric Graffiti
1989 – Julglöd (avec Leif Strand, Bo Westman and Nacka Sångensemble)
1989 – Katharsis & Earmeal Med Janne Schaffer 1976-1979 (compilation)
1990 – Tid Brusa (avec Björn J:son Lindh and Gunnar Idenstam)
1992 – Ögonblick
1993 – Mellan Sol Och Måne 73-93 (compilation)
1995 – Av Ren Lust
1996 – Tunga Låtar 73-96 (compilation)
1996 – Lugna Låtar 80-95 (compilation)
2000 – Den Hela Människan (music from the movie Hälsoresan with Björn J:son Lindh and Electric Banana Band)
2000 – På Andra Sidan Månen
2002 – Julglöd (avec Björn J:son Lindh, Leif Strand and Nacka Sångensemble)
2004 – Överblick (compilation)
2005 – Med Betoning på Ljus (compilation)
2009 – Stämningsfullt – En Vinterresa (compilation)
2010 – Music Story (compilation)
2013 – Musik / Schaffer Text / Åberg (avec Lasse Åberg)
2023 – Janne Schaffer & Herr Allansson Band – Live!
Participations:
1971 – Johnny Nash
1971 – Ted Gärdestad
1972 – Gabor Szabó
1972 – ABBA
1973 – Pop Workshop
1974 – Art Farme
1974 – Tony Williams / Pop Workshop
1970 – 1980 – Björn J:son Lindh
1971 – Bob Marley
1977 – Mads Vinding Group
1977 – CBS Jazz All Stars
Jeff Porcaro / Mike Porcaro / Steve Porcaro / Joe Porcaro — 1978
1981 – Gary Boyle
1981 – Allen Vizzutti
1981 – Oriental Wind
1980 – Electric Banana Band
1988 – Brenda Russell
1989 – Andreas Vollenweider
2018 – Christina Aguilera
Pour un monde meilleur
Fabriqué au Québec
Basé à Montréal, capitale mondiale du rock francophone
BANNIÈRE: DANIEL MARSOLAIS
WEBMESTRE: MARCO GIGUÈRE
RÉDAC’CHEF: MURIEL MASSÉ
ÉDITEUR: GÉO GIGUÈRE.
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