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Hackett/Rothery Expérience cinématique

Analyse de l’album de Steve Hackett et Steve Rothery – The Roaring Waves

9/10 – Une expérience cinématique!

Publié le 10 septembre 2026

Par : André Thivierge

Un duo des deux Steve, un projet de longue haleine.

La rencontre entre Steve Hackett et Steve Rothery et la création de leur album The Roaring Waves est une histoire d’amitié de longue date, de respect mutuel et d’une alchimie presque familiale.

Comment ils se sont connus : une connexion sur plusieurs décennies

Leur première rencontre remonte à 1983. À cette époque, le groupe Marillion (dont Steve Rothery est le guitariste et cofondateur) enregistre son tout premier album, Script for a Jester’s Tear, aux Marquee Studios de Londres. Le batteur Ian Mosley, qui venait de jouer en tournée avec Steve Hackett, venait tout juste d’intégrer Marillion. Hackett a donc rendu visite au groupe en studio par pure courtoisie. À l’époque, l’adolescent qu’était Rothery vouait déjà une immense admiration pour le travail de Hackett au sein de Genesis durant les années 1970.

Au fil des décennies, leurs chemins se sont croisés à de nombreuses reprises lors de concerts caritatifs ou d’événements liés au rock progressif. La collaboration s’est concrétisée plus tard par des invitations mutuelles :

En 2012, Steve Rothery a joué sur le morceau The Lamia pour l’album Genesis Revisited II de Hackett.

En 2024, Rothery a rejoint Hackett sur scène au Royal Albert Hall lors d’un concert mémorable.

En 2014, Hackett a rendu la pareille en posant un solo sur l’album solo de Rothery, The Ghosts of Pripyat.

Pourquoi ils ont décidé de faire un album ensemble

L’idée d’un album collaboratif est née officiellement il y a environ 11 à 12 ans. Trois grandes raisons les ont poussés à concrétiser ce projet :

Une amitié partagée (et une coïncidence amusante) : Au-delà de la musique, les deux hommes sont devenus de très bons amis qui aiment passer du temps ensemble. De plus, leurs épouses respectives s’entendent à merveille et partagent une curieuse particularité : elles s’appellent toutes les deux Jo (ce qui faisait rire le duo, parlant souvent des « deux Steve et deux Jo »).

L’envie de créer « hors du cadre » : Les deux musiciens ont admis dans diverses entrevues que travailler ensemble leur offrait une totale liberté créative. Loin des exigences de leurs groupes respectifs ou de leurs carrières solos habituelles, ils ont pu composer sans aucune pression commerciale, sans attentes précises, uniquement pour le plaisir de l’échange mélodique pur.

Une alchimie musicale évidente : Les premières séances de jam improvisées ont débuté il y a 8 ans au studio de Marillion (le Racket Club) ainsi que dans leurs studios personnels. Ils ont immédiatement été frappés par la manière dont leurs deux styles de guitare distincts s’harmonisaient sans jamais se marcher sur les pieds. Plutôt que de faire un album de démonstration technique (guitar heroes), ils ont eu envie de concevoir une œuvre entièrement cinématique, atmosphérique et centrée sur l’imagerie de la mer.

Bloqué pendant des années par leurs agendas extrêmement chargés, le projet a finalement reçu un coup d’accélérateur majeur grâce à l’arrivée du claviériste Riccardo Romano, qui a aidé à lier leurs idées pour donner naissance à l’album finalisé.

The Roaring Waves (Les Vagues Rugissantes)

L’album porte ce nom car il a été entièrement conçu comme une fresque musicale dédiée à la mer, à sa puissance élémentaire et aux souvenirs d’enfance des deux musiciens. Les deux guitaristes ont expliqué en entrevue les raisons spécifiques derrière ce choix :

Les souvenirs d’enfance de Steve Rothery : Rothery a grandi dans la ville côtière de Whitby, dans le nord-est de l’Angleterre. Il a été profondément marqué par le bruit fracassant et hypnotique des vagues de la mer du Nord qui se déchaînaient contre le rivage pendant les tempêtes hivernales. Ce titre est un hommage direct à cette imagerie et à la nostalgie de ces paysages marins.

La métaphore de la nature humaine face aux éléments : La pochette de l’album montre une bouée ou un bateau bousculé par une mer déchaînée. Pour le duo, The Roaring Waves symbolise le contraste entre la fragilité humaine et la force intemporelle de la nature.

Une traduction sonore du mouvement de l’eau : Sur le morceau-titre, l’intrication de leurs deux guitares (les arpèges de guitare classique de Hackett mimant le ressac, suivis des lignes électriques fluides de Rothery) a été pensée pour reproduire physiquement le flux et le reflux des vagues se chevauchant mutuellement.

Les détails de l’enregistrement et de la production

Les studios utilisés : L’enregistrement s’est fait de manière intermittente. Les sessions principales se sont déroulées au Racket Club (le studio officiel de Marillion situé à Buckinghamshire) ainsi que dans les studios personnels de Steve Hackett et Steve Rothery.

Une approche « à l’ancienne » : Steve Hackett a décrit l’ambiance en studio comme très spontanée et décontractée : « Notre approche était un peu à l’ancienne, comme si des amis se retrouvaient dans le garage pour jouer et passer du temps ensemble ». L’écriture s’est basée sur des jams organiques et un partage d’idées fluide.

 

Le rôle pivot de Riccardo Romano : Le claviériste italien (membre du Steve Rothery Band et de Ranestrane) a rejoint les sessions vers la fin. Sa présence a transformé le duo en un véritable « power trio » de création, apportant une dynamique de groupe essentielle. En plus de jouer les claviers et la basse sur l’ensemble des sept pistes, Romano s’est chargé du mixage de l’album.

La section rythmique : Pour la batterie, l’enregistrement s’est partagé entre deux musiciens chevronnés : Daniele Pomo (Ranestrane) joue sur quatre morceaux et Leon Parr (Steve Rothery Band) officie sur deux autres. Fait notable, Steve Rothery assure lui-même la basse sur le morceau de clôture Pacific Coast Highway.

La touche finale à Abbey Road : La gravure finale du disque a été confiée à l’ingénieur renommé Miles Showell au sein des mythiques Abbey Road Studios à Londres, garantissant une qualité sonore optimale pour les éditions vinyles et audiophiles.

Ce que montre la pochette

La pochette de l’album The Roaring Waves, conçue par l’artiste et designer Simon Ward, est une représentation visuelle sombre et saisissante qui illustre parfaitement le concept maritime et atmosphérique du disque. 

L’illustration dépeint la solitude et la turbulence brutale de l’océan au milieu d’une tempête. On y voit de lourdes vagues déchaînées et écumantes enveloppant une petite embarcation (ou une bouée marine) en détresse.

L’ambiance générale est marquée par des teintes sombres et oppressantes, mais elle est transpercée par la lueur vacillante émise par la bouée, seule touche de lumière qui traverse les éléments déchaînés.

La symbolique derrière le visuel

Pour Steve Hackett et Steve Rothery, ce visuel porte une signification philosophique profonde :

La fragilité humaine face à la nature : L’image symbolise la petitesse de l’être humain face à la puissance intemporelle et indomptable des éléments naturels. La petite lueur représente l’espoir et la résilience au milieu du chaos.

Une beauté perdue : Selon le duo, cette force brute cache également une harmonie, une splendeur et un équilibre universel que l’humanité semble avoir égarés. L’album se veut un hommage direct à cette beauté majestueuse.

L’influence picturale : Les critiques ont souvent comparé la texture et le traitement de la lumière de cette pochette aux tableaux maritimes romantiques du célèbre peintre britannique J.M.W. Turner, connu pour ses représentations dramatiques de tempêtes en mer.

Richesse atmosphérique et approche musicale dénuée d’égo.

Dès la première écoute de l’album, on constate que cette œuvre est profondément cinématographique, principalement instrumentale, qui mélange les sensibilités des deux guitaristes. Sa mélancolie rappelle des classiques du rock progressif comme ceux du groupe Camel ou les premiers albums solo de Steve Hackett. L’album s’écoute comme la bande originale d’un film imaginaire dédié à la mer. L’ambiance générale évoque des paysages romantiques et des histoires de fantômes marins. 

On constate que l’album s’inspire fortement de la côte du nord-est de l’Angleterre et des souvenirs d’enfance de Rothery près de Whitby, donnant un ton nostalgique et évocateur.

Analyse de chacune des pièces

The Storm (6:49)

L’album s’ouvre sur une pièce sombre qui met en lumière immédiatement le décor maritime de l’œuvre. Le tout commence de manière feutrée avec des bruits de vagues, de pluie, des cris de mouettes et un rythme de marche militaire discret. Les synthétiseurs s’installent lentement pour créer une tension symphonique croissante, avant que les guitares n’explosent dans un crescendo dramatique, simulant le déchaînement des éléments.

Sandsend (4:45)

Inspiré par la côte nord de l’Angleterre, ce morceau adopte la structure émotionnelle d’une ballade rock sans paroles. On note la mise en avant de la pureté des mélodies et un jeu très fluide où l’effet sustain aérien de la guitare de Steve Rothery s’entrelace parfaitement avec les arpèges acoustiques et délicats de Steve Hackett. C’est l’un des moments les plus mélancoliques et poignants de l’album.

Red Dragon (4:18)

Plus court et plus décontracté, Red Dragon invite à une contemplation de l’horizon en bord de mer. Le tempo y est plus doux, installant une ambiance chaleureuse et lumineuse. Les guitares abandonnent la tension de The Storm pour privilégier des phrasés harmonisés d’une grande fluidité et des influences musicales très variées.

The Roaring Waves (7:11)

La pièce maîtresse est selon moi un chef-d’œuvre de rock instrumental. Elle s’ouvre sur des guitares acoustiques aux accents ibériques/flamencos mimant le ressac délicat de l’eau sur le sable. En moins de deux minutes, des cordes synthétiques entrent en scène offrant des effets dramatiques. Un solo de guitare électrique d’une immense intensité s’élève alors sur un rythme pilonnant. Le morceau reproduit le cycle de la mer à travers un jeu constant de flux et de reflux, pour s’éteindre doucement sur des notes éparses de piano et de guitare.

K-129 (7:53)

Ce morceau de près de 8 minutes, inspiré par la disparition mystérieuse d’un sous-marin soviétique pendant la guerre froide est un voyage d’une grande sophistication structurelle. La pièce est portée par des motifs rythmiques hypnotiques et des percussions inventives. Les claviers de Riccardo Romano reproduisent de manière saisissante une ambiance claustrophobique (rappelant des bruits de sonar), tandis que Hackett expérimente des distorsions sombres face au lyrisme de Rothery.

The Black Sea (6:41)

Cette pièce renoue avec une trame majestueuse et planante qui rappelle les grands moments de Pink Floyd. L’introduction utilise des bruitages de vent et de mer avant de laisser place à une progression harmonique sinueuse. Les deux guitaristes y livrent des solos d’une grande sensualité, alternant des sections très calmes et atmosphériques avec des montées nerveuses et passionnées.

Pacific Coast Highway (7:30)

Véritable « OVNI » de l’album, cette pièce finale final rompt totalement avec la gravité marine du reste du disque pour se transformer en un blues psychédélique et folk aux accents nord-américains. Porté par un rythme entraînant et un orgue Hammond chaleureux, le morceau est dominé par un jeu d’harmonica virevoltant de Steve Hackett. La pièce intègre des chœurs vocaux sans paroles assurés par les épouses des musiciens (toutes deux prénommées Jo) et les enfants de Rothery, concluant ce projet collaboratif sur une note ensoleillée et festive de road-trip.

Un album qui se distingue

On note que les deux virtuoses de la guitare ont choisi d’éviter la compétition de vitesse pour privilégier la beauté pure des mélodies. Au lieu de chercher à s’outrepasser techniquement ou à enchaîner les démonstrations de vitesse, Steve Hackett et Steve Rothery privilégient un dialogue mélodique fluide.

Steve Rothery amène son sens de l’espace, ses notes soutenues (effet sustain) et une forte gravité émotionnelle tandis que Steve Hackett y injecte des textures plus angulaires, ses influences classiques au doigté ainsi qu’une touche d’expérimentation saturée. Les observateurs tels le magazine Rolling Stone indiquent d’ailleurs que leur partenariat permet de « défricher quelques terreaux plus expérimentaux, sans jamais verser dans le démonstratif ».

Toutefois, l’auditeur se rendra compte que l’album demande un certain temps d’immersion. En raison de sa grande retenue, certains passages frôlent parfois l’ambiant ou la contemplation pure, ce qui pourrait déstabiliser les amateurs de rock progressif qui attendaient des démonstrations techniques permanentes ou des explosions rythmiques constantes.

Pour toutes ces raisons, je donne un 9 sur 10 pour cet album hors de l’ordinaire. 

Est-ce que les deux Steve offriront ces pièces en tournée ?

Malheureusement, aucune tournée commune n’est officiellement planifiée pour le moment, car les deux virtuoses font face à des agendas de groupe extrêmement chargés.

Cependant, ils ont tous les deux exprimé un vif intérêt à l’idée d’amener The Roaring Waves sur scène si l’accueil du public s’avère excellent. Dans une entrevue récente accordée au magazine Innerviews, Steve Rothery a précisé : « Comment l’album sera reçu déterminera si oui ou non nous allons jouer en direct. Jusqu’ici, les signaux sont très bons ». Steve Hackett a même ajouté avec humour qu’avec un éventuel deuxième album, ils auraient un répertoire encore plus solide à proposer sur scène.

Pour l’instant, les deux musiciens se concentrent sur leurs engagements respectifs :

Steve Hackett part immédiatement en tournée à l’automne pour sa tournée solo Best Of Genesis & Solo Gems qui traversera le Royaume-Uni et l’Italie tandis que Steve Rothery est accaparé par ses obligations et répétitions au Racket Club avec Marillion.

À suivre!

 

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